- LA CRÉATION DE LA FORCE
OCÉANIQUE STRATÉGIQUE
Par l'amiral (2S) Joire-Noulens,
premier commandant de la Fost,
ancien chef d'état-major de la Marine
Dès la création de l'organisation Coelacanthe, un représentant du chef d'état-major de la Marine fut désigné au sein du comité restreint. Cet officier général (Alcoe), doté d'un noyau d'état-major, assurait la liaison entre l'organisation et la Marine et présentait en tant que de besoin les aspects organiques et opérationnels liés à la mise en oeuvre technique des SNLE.
Dès le début des années 1972, le ministre de la Défense décida de créer un grand commandement spécialisé et de le confier au commandant des forces sous-marines. Compte tenu de l'augmentation rapide des effectifs de la Fost provenant en notable partie des escadrilles de sous-marins d'attaque, l'osmose s'imposait donc comme gage du succès et le ministre, informé de cet important problème, se rangeait finalement à l'avis de l'état-major de la Marine et confiait au même amiral commandant la Fost le commandement supérieur des sous-marins d'attaque, en lui donnant pour le seconder un officier général adjoint, le commandant des sous-marins d'attaque (Alsoumatt).
L'amiral commandant la Fost relève :
La mise sur pied d'une organisation aussi complexe et spécifique que la Fost ne fut pas exécutée dans une totale sérénité.
L'accueil, parfois réticent, réservée à la constitution d'une nouvelle force nucléaire dans le cadre de la politique française de dissuasion était loin de refléter le consensusacquis par la suite. en outre, la méconnaissance des notions de base de physique nucléaire dans les milieux politiques entraînait des erreurs d'appréciation regrétables sinon ridicules. Ainsi qualifiait-on de "bombinette" les têtes nucléaires des missiles du Redoutable en ignorant que leur puissance totale équilvalait à quarante fois le cataclysme d'Hiroshima. Par ailleurs, l'implantation des SNLE à Brest suscita de vives réactions de la part des populations locales, les pêcheurs bretons notamment que les parcs de coquilles Saint-Jacques seraient anéantis par la pollution nucléaire !
Au plan interarmées, l'antériorité des Forces aériennes stratégiques ne facilitait pas la création d'une force sous-marine indépendante au sein de la Force nucléaire stratégique.
Enfin, la nécessaire autonomie de la Fost ne s'insérait pas logiquement dans les remarquables structures organiques et opérationnelles de la Marine.
![]() Visite de M. Ponpidou, Président de la République sur Le Redoutable en 1971. À gauche le CF Bisson, premier commandant de l'équipage rouge (photo ECPA) |
L'entretien des bâtiments de la flotte s'effectue normalement dans les arsenaux sous la direction des constructions navales locales. La base des SNLE de l'île Longue fut donc d'abord considérée comme une annexe de l'arsenal de Brest. Au cours d'une visite du Redoutable, le président Pompidou ordonna qu'il n'y ait qu'un seul responsable et la base passa sous le commandement militaire dans la chaîne de commandement Alfost. Il n'était pas conforme, d'autre part, à l'organisation de la Marine que le commandement de la Fost ne s'insère pas dans la chaîne de commandement du préfet maritime de la IIe région et qu'il relève en partie et directement du chef d'état-major des Armées. Enfin, les essais de SNLE exigeaient une adaptation particulière de ceux-ci au sein de la Commission permanente des essais, y compris le premier tir au Centre d'essais des Landes. |
Pour obtenir le meilleur rendement des patrouilles de dissuasion, il fallut définir avec le plus grand soin le cycle opérationnel d'activité des SNLE. Son établissement résultait de la combinaison de deux paramètres : nombre de jours de patrouille effective, durée de la période d'entretien et d'essais consécutifs. Dans ce domaine, la Marine n'avait aucune expérience. Les estimations conduisirent globalement à un cycle d'environ trois mois, comportant :
Tout au long de la mise sur pied de la Fost, et avant même que celle-ci ne devienne la composante majeure de notre dissuasion, le Président Pompidou marqua son soucis de connaître avec exactitude les éléments de la chaîne de crédibilité à partir d'une éventuelle décision du chef de l'État, à savoir : le niveau de disponibilité du sous-marin et de ses armes et le parfait état de son réseau de réception radio (à ce titre et pour répondre à cette responsabilité, l'amiral commandant la Fost a assisté aux essais après appareillage au cours des vingts premières patrouilles pour donner le feu vert de départ effectif en mission sans retour à la base).
En outre, last but not least, le dernier maillon de la chaîne étant les commadants, le Président tint à les rencontrer personnellement et les convoqua à l'Élysée en juin 1973. De gauche à droite sur la photo : les CF Barnaud, Houette et Coatanéa, le VA Joire-Noulens, commandant la Force océanique stratégique, le CF Gauthier, M. Achille-Fould, secrétaire d'État auprès du ministre des Armées et les CF Royer, Lavolé, Hardy (le CF Bisson était en mission ce jour-là).
En juin 1973, les commandants des trois SNLE
réunis à l'Élysée. (photo Francolon - Gamma)
Pour concrétiser l'existence des trois premiers SNLE, il ordonna qu'ils fussent photographiés ensemble. Le rendez-vous, organisé autour du croisement d'un SNLE partant en patrouille avec l'autre en rentrant et avec le SNLE en essais, eut lieu à la même époque.
Trois SNLE à la mer : Le Redoutable, Le
Terrible et Le Foudroyant (photo ECPA)
Enfin, utilisant la souplesse d'emploi des SNLE, compte-tenu de la portée de leurs missiles, le Président décida, pendant la guerre du Kippour, qu'un SNLE soit présent en Méditerranée. Au Redoutable échut cet honneur.
Vingt ans ont passé. La Fost, maîtrisant les écueils de sa rapide montée en puissance, a atteint son équilibre et Le Redoutable, pionnier, acteur et symbole de cette grande avanture nationale, va se retirer, faisant place à une nouvelle génération de SNLE.
Rendons lui hommage.