Par l'ingénieur général de l'armement (2e S) Gempp
ancien maître d'oeuvre principal du projet Coelacanthe
Un préalable indispensable : La
propulsion nucléaire |
![]() |
C'est en 1960, qu'étant chargé de la section sous-marins du STCAN, je dus rassembler les premiers éléments du projet qui allait devenir Le Redoutable, en vue d'une décision de mise en chantier envisagée alors pour 1964. La tâche nous parraissait assez terrifiante, autant par les énormes difficultés techniques à franchir que par l'enjeu national d'un projet auquel le Général de Gaulle attachait une importance primordiale pour conduire à son terme sa politique de défanse fondée sur la dissuasion.
Un préalable indispensable : La propulsion nucléaire
La naissance du Redoutable était subordonnée à la réalisation d'un propulseur nucléaire, car la mission stratégique exige du sous-marin une discrétion totale et donc la suppression de toute communication avec l'atmosphère. En outre, il n'était pas question de lui imposer les économies d'énergie qui sont la règle sur les sous-marins classiques : la réserve d'énergie disponible devait être à peu près illimitée.
C'est pourquoi, alors qu'aucune décision n'avait encore été prise au niveau le plus élevé - celui du conseil de la défense - de construire effectivement un SNLE, fut décidée dès 1960 la réalisation au Centre d'études nucléaires de Cadarache du prototype à terre d'une future chaufferie nucléaire de propulsion.
Une naturelle prudence aurait conduit à subordonner la décision du construire un SNLE à la sanction des essais de ce prototype, prévus en 1964. En fait, tant le très bon déroulement de cette opération que l'établissement des premières ébauches d'un programme général de développement considéré comme capable d'aboutir avec des chances raisonnables de succés à la réalisation d'un SNLE, devaient permettre de prendre en mars 1963 la décision de mise en chantier du Redoutable, un an plus tôt que prévu.
Entre temps, des crédits relativement
modestes avaient été débloqués en 1961 et 1962 pour
lancer les études préliminaires dans les domaines
techniques les plus innovants, tandis qu'était prise en
1962 la décision de construire le sous-marin
d'expérimentations Gymnote auquel était
assigné l'objectif d'être apte à des tirs d'engins à
la mer avec le prototype du missile M1 à partir de 1967. De difficiles problèmes à résoudre Outre le préalable de la propulsion nucléaire, déjà évoqué, et en me limitant à ce qui concerne le sous-marin proprement dit, quels étaient, à l'époque, les problèmes les plus ardus à résoudre afin d'aboutir à un rendez-vous général qui, d'après les premières estimations assez optimistes, devait se situer vers 1968 ? |
![]() Embarquement d'un missile expérimental à bord du Gymnote à Pauillac en 1968 (photo CEL) |
Je ne citerai que ceux qui ont le plus largement contribué à nous donner des cheveux blancs... - Un sous-marin de plus de 120m de long capable de naviguer en plongée des heures durant à plus de 20 noeuds posait en termes nouveaux le problème de la conception der ses appareils de pilotage, manuel et automatique.
Une avarie de barre survenant à très grande vitesse pouvait entraîner des excursions en profondeur catastrophiques. Il fallait donc faciliter la tâche des barreurs par la présentation du tableau de pilotage et accroître la fiabilité et la sécurité des appareils à gouverner.
Nous savions que les américains avaient poussé fort
loin les études hydrodynamiques de leurs nouveaux
sous-marins, sur modèles réduit d'abord, puis en
construisant un sous-marin expérimental à échelle un,
l'Albacore. Quoique l'opportunité de construire en
France un tel sous-marin ait été aprement discuté,
cette étape a paru trop luxueuse et l'on s'est contenté
d'expérimentations sur modèles réduits au Bassin
d'essais des carènes ainsi que, et c'était là quelque
chose de nouveau, sur des modèles libres mis en oeuvre
fort discrètement en baie de Saint Tropez. Enfin, une
simulation complète de la chaîne du pilotage en
plongée devait être réalisée à terre. - Une autre
innovation majeure résidait dans la capacité du SNLE à
tirer des missiles en plongée. Il fallait évaluer
l'énergie à stocker pour obtenir une éjection à la
vitesse souhaitée et vérifier que le missile ne
risquait pas de cabaner à la traversée de la surface,
lors d'un tir en marche à très faible vitesse. Cela
posait le problème de la stabilisation du sous-marin en
immersion mais également, du moins le croyait-on à
l'époque, en roulis sous une houle éventuellement très
forte. Des moyens expérimentaux considérables étaient nécessaires pour mener ces études. Un caisson équipé d'un tube au 1/9e et dépréssurisé dans le même rapport permettait une simulation des phénomènes hydropneumatiques complexes, et parfois surprenants associés à l'éjection du missile. Un tube à échelle du réel implanté dans un caisson immergeable permettait d'effectuer en plongée des tirs d'engins inertes, ou même d'engins monoétages, afin de conforter les résultats obtenus sur modèles et de qualifier l'installation complète de mise en oeuvre du missile à bord. Enfin, le sous-marin d'expérimentations Gymnote, déjà évoqué, a jouer un rôle capital en permettant de valider à la mer l'ensemble des installations du système d'armes de dissuasion bien avant les essais du sous-marin opérationnel, y compris des tirs d'engins de plus en plus évolués depuis des maquettes inertes jusqu'à des engins complets. |
![]() |
Le caisson immergeable des premiers tirs
sous-marins est remorqué vers le lieu de lancement.
- Un ensemble de problèmes extrèmement complexes se posaient également touchant à la navigation, c'est-à-dire à tout ce qui devait permettre de connaître à chaque instant la position du sous-marin avec une précision que les moyens utilisés à l'époque n'autorisaient pas. Que l'on pense simplement qu'une erreur sur le cap égale à une minute d'angle entraînait, pour une portée de 3 000 km, une erreur au but de 1 km !
Seule la navigation par inertie permettait d'approcher la précision requise. C'est encore sur le Gymnote qu'il a été procédé aux essais des premières plates-formes inertielles embarquées, dont les gyroscopes devaient accuser de très bonnes performances, malgré leurs paliers montés sur roulements à billes ! Lorsque, vers 1958, le secrétaire d'État à la Marine put rencontrer aux USA l'amiral Rickover, le père des sous-marins atomiques, celui-ci lui fit part de son scepticisme le plus absolu sur nos possibilités d'aboutir sur deux des voies au moins, qui conduisaient au SNLE : La première était notre aptitude, malgré la fourniture initiale américaine d'uranium 235, à réaliser des coeurs aptes à équiper un réacteur de propulsion navale ; la deuxième était notre capacité à fabriquer des gyroscopes ayant les qualités requises pour la navigation par inertie. L'expérience devait montrer que, sur ces deux plans comme sur bien d'autres d'ailleurs, le célèbre amiral avait sous-estimé ce dont nous étions capables.
Il m'est arrivé souvent que l'on m'interroge sur les raisons qui ont permis au projet Coelacanthe de se solder par ce qui peut être considéré légitimement comme un succès.
Il est assez difficile d'y répondre, alors qu'il est généralement facile, lorsqu'une entreprise débouche sur un échec, d'en découvrir les causes et surtout les responsables.
Si je tentais néanmoins d'émettre une appréciation, je retiendrais le facteur, à mes yeux primordial, qu'à représenté la création, en 1962, de l'organisation Coelacanthe.
Pour la première fois dans l'histoire de la construction navale, on se trouvait avec le développement et la réalisation du Redoutable, en face d'une entreprise qui ne pouvait se traiter simplement par le dialogue entre les deux responsables habituels que sont le chef d'état-major de la Marine et le directeur des constructions navales. Le SNLE ne représentait en effet que l'un des constituants du système d'arme MSBS, à la réalisation duquel étaient associés de grands coopérants échappant à l'autorité, dont notamment le CEA, rattaché, quant à lui, au ministère de l'Industrie.
C'est ce qui rendait nécessaire l'existance d'une organisation particulière, l'organisation Coelacanthe, qui subsiste aujourd'hui presque inchangée après trente années d'exercice.
Elle possède un double mérite, qui lui vaut sans doute sont efficacité. Au niveau le plus élevé, le pouvoir de décision est exercé par un comité directeur, constitué sous la présidence du délégué général pour l'Armement, de représentants des organismes concernés, aussi bien techniques qu'opérationnels, choisis à un niveau très élevé : de ce fait, ce comité ne risque pas d'exercer ses prérogatives en se perdant dans les détails, défaut qui explique souvent l'action paralysante des organismes centralisateurs.
D'autre part, l'organisation est du type "croisé", c'est-à-dire qu'elle autorise des relations informelles entre les différents responsables sans que ceux-ci soient soumis aux contraintes de la voie hiérarchique qui sont d'usage entre organismes de diverses obédiences.
Il y aurait bien d'autres choses à dire
En achevant cette courte rétrospective, je m'aperçois que mes silences et mes ommissions sont considérables. Je pense au rôle majeur joué par le chantier constructeur, la DCN Cherbourg, à celui, non moins important, des organismes chargé du maintien en condition opérationnelle des SNLE, aux énormes travaux de construction de la base de l'Île Longue, à la réalisation des stations de transmission qui assurent la liaison avec les SNLE en patrouille, à celle du centre d'entraînement et d'instruction de Brest... Et mon admiration et ma gratitude vont vers tous ceux, techniciens et marins, qui ont contribué à ce qu'un projet, qui paraissait presque utopique il y a trente ans, deviennent une réalité : C'est une page de cette fabuleuse histoire qui est tournée avec le retrait du service du Redoutable.
Le Redoutable a été conçu et réalisé par
la Délégation générale pour l'armement (DGA) qui est
l'organisme unique du ministère de la Défense chargé
de conduire la réalisation des programmes d'armement.
Créée, par décret du 5 avril 1961, la Délégation
ministérielle pour l'armement a pris la dénomination de
Délégation générale pour l'armement en février 1977.
La construction des SNLE a nécessité la mise sur pied
d'une organisation spéciale chargée de la maîtrise
d'oeuvre appelée "Organisation Coelacanthe",
qui existe encore aujourd'hui. |
Le Redoutable en achèvement dans la
forme du Homet en 1969 (photo DCN)