LE REDOUTABLE (1963 - 1991) : Premier sous-marin nucléaire lanceur d'engins français

LE PROGRAMME MSBS M1

Par Marcel Morer

ancien chef du groupe MSBS à la Sereb et à l'Aérospatiale.


Le programme MSBS - Les équipes programme et essais - Le biétage M012
La centrale inertielle - De fin 1968 à 1971 -L'évolution des missiles - Retour au sommaire



Lancement d'une maquette à partir du caisson sous-marin. (photo CEM)
  L'aventure était au bout du fil quand ce jour de juin 1963 le téléphone sonna dans mon bureau de la rue Saint-Dominique où siégeait la DMA/DEn. C'était l'ingénieur général Bensussan qui me proposait de diriger le programme MSBS. Deux ans auparavant, J'avais dirigé le programme Malafon et depuis 1952, j'avais trempé de près ou de loin dans tous les programmes de missiles.

En moins de dix jours, je me retrouvais à la Sereb (Société d'étude et de réalisation d'engins balistiques), rue Victor Hugo à Courbevoie. Cette société d'économie mixte était mandatée par l'État pour la réalisation de programmes d'engins balistiques. Créée en 1959, elle s'était limitée à la mise en place d'un programme d'études de base. Elle avait soutenu l'action de la DEn pour la définition de programmes de missiles balistiques : SSBS et MSBS.

Le programme MSBS tel qu'il était sorti de la décision du Conseil de Défense de juin 1963 n'était fixé que par des caractéristiques générales :

Le Conseil de Défense avait suivi les conclusions de l'étude de l'état-major de la Marine de 1961 et reprenait les données d'un avant-projet établi par la Sereb. Mais il n'existait en France, à cette époque, aucune réalisation dans les technologies nécessaires à la fabrication et à la mise en oeuvre d'un tel missile.

Mais tous y ont cru : les organismes officiels, le maître d'oeuvre et les industriels, et Dieu sait si on allait rencontrer des difficultés !

J'arrivais donc à la Sereb où, outre mes fonctions de chef de projet MSBS, on me confia les départements "Guidage-Pilotage" et "Mise en oeuvre sol", ce qui fait qu'avec le département "Architecture Missile" chargé du suivi du projet, nous étions treize, moi y compris : parmi eux, des ingénieurs et des marins. Je ne voudrais pas citer de noms, à l'exception d'Emile Matringe qui m'a fidèlement secondé pendant toutes ces années en prenant en charge l'interface avec la Marine.

La fin de 1963 nous verra tailler dans les avant-projets et préciser le plan de développement du programme dans ses différentes parties telle que l'étude de la sortie d'eau et de la chasse sous-marine, l'étude des systèmes d'allumage, les essais de propulsion au banc, en monoétage (M112) et en biétage (M012 et M013), les essais de guidage et de rentrée, la mise en place d'une installation sol du sous-marin.

La veille de Noël 1963, nous travaillâmes jusqu'à 22 heures pour mettre le point final à l'étude de la sortie d'eau. Les choix étaient faits, les moyens et les programmes d'essais définis... Mais il nous fallut une bonne semaine pour nous réconcilier avec nos épouses ! Travailler 50 à 60 heures par semaine, d'accord ! Mais pas la nuit de Noël

Les équipes programme et essais avaient de quoi se mettre sous la dent. Un navire bizarre venait de naître : le caisson sous-marin. C'était un tube de lancement de missile, submersible. Nous le traînâmes pendant trois ans, de notre base à la Pyrotechnie de Toulon jusqu'au Cannier puis à l'île du Levant. Les conditions météorologiques exigées pour le déplacer étaient si sévères que les équipes d'essais attandaient souvent plusieurs jours avant de les voir apparaître. On tirait de ce caisson des maquettes lestées de gels de trisilicate, qui avaitent la fâcheuse propriété de se solidifier au bout de deux ou trois jours. Je me souviendrai toujours de cette nuit glaciale où nous devions vidanger 14 tonnes de trisilicate par suite d'un report de tir. Heureusement, nous avions avec nous un solide officier des équipages.


Essai au banc d'un propulseur MSBS au CAEPE
de Saint-Médard-en-Jalles (photo CAEPE)
  Les équipes de propulsion de la SEPR, Société pour l'étude de la propulsion à réaction (aujourd'hui SEP, Société européenne de propulsion), et le Sereb n'étaient pas de la fête. La mise au point des tuyères rotatives s'avérait délicate. Poussé par le vieil adage de la Marine que "trop fort n'a jamais manqué", le M (pour MSBS) était doté d'un bloc de puissance surdimensionné qui nous permit de franchir certains aléas du développement.

Les essais de propulseurs se faisaient à St-Médard-en-Jalles près de Bordeaux. Les propulseurs étaient disposés à la verticale, la tuyère dirigée vers le haut. Il était fréquent, l'hiver, que les essais aient lieu à la nuit tombée ; et cette immense bougie éclairait la nuit d'une lueur fantomatique mais brève dans un bruit de tonnerre.

La mise en "direction" du plan de tir se fait par l'intermédiaire de la centrale inertielle du missile. Mais il faut que la centrale inertielle de navigation du sous-marin lui fournisse le cap du navire. Il était apparu, dès 1964, que les solutions proposées par le programme d'études de base ne pouvaient être retenues et ceci pour une raison extrêmement simple : le nombre d'armoire d'électronique nécessaires pour aligner 16 missiles était trop grand et elles ne pouvaient pas rentrer dans le sous-marin. Une nuit de février 1964 (on travaillait beaucoup le soir), une réunion se tenait à Courbevoie entre les représentants de la DMA/DEn et de la Sereb et on décidait de reprendre tout à zéro. On modifiait la centrale, on étudiait un nouveau calculateur de guidage qui aurait des fonctions supplémentaires, on changeait les procédures d'alignement.

Mais la persévérance et le pragmatisme nous permirent de passer aux essais en vol en tirant d'abord du sol à Hammaguir, en 1966, deux monoétages M112. Le n°1 battit le record de "non-portée" puisqu'il retomba 50 m en arrière. Parti tuyère bloquées, il nous régala d'une série de loopings, fort impressionnant pour l'assistance confinée dans un blockhaus à 200 m du pas de tir. Contrairement à nos attente, cela nous permit d'établir des relations nettes et franches avec nos industriels coopérants. Le deuxième tir fut un succès, si l'on peut dire : les tuyères ne se bloquèrent qu'à la 25e seconde.

Passant sur les péripéties du caisson, j'en viendrai au premier tir M112 du Gymnote en avril 1967. Celui-ci était commandé par un de mes camarades de la Jeanne. Nous embarquâmes tous à Toulon ; je veux dire, le missile, l'équipage et les équipes d'essai, pour aller tirer devant l'île du Levant. Après un report de tir, le Gymnote défila devant l'île avec une gite de quelques degrés. Celle-ci devait nous protéger de la retomber du missile en cas de non-allumage. Au poste central, nous étions là, tous tendus, écoutant s'égréner le décompte. Quand à 0, une secousse ébranla le navire, nous sûmes que pour ce qui était du premier étage, le problème était résolu. L'année 1967devait se solder par sept tirs de monoétage, tous réussis.

Le biétage M012 ne sera tiré du sol au Centre d'essais des Landes (CEL) qu'en avril 1968. Nous étions au Central opérations du CEL, le tir venait d'avoir lieu et le prédicteur d'impact annonçait que le tir était nominal. En fait, la mise à feu avait eu lieu deux minutes auparavant. Je me préparais à partir lorsque le chef de notre équipe d'essais me demanda : "Où va-tu ? La tête ne retombera que dans une vingtaine de minutes !". Je me demandai alors ce que devait penser un officier de tir au moment du feu nucléaire.


La salle opérations du Centre d'essais des Landes d'où sont dirigés les tirs de développement
et d'exercice des missiles stratégiques. (photo CEL)

Il y eut alors de fin 1968 à 1971 les quinze tirs M013 à partir du Gymnote. La mise au tubes de ces missiles s'effectuait à Pauillac, haut lieu du Médoc. L'appontement de Pauillac avait été retenu comme lieu d'embarquement et de contrôle avant tir parce que proche à la fois du CEL et du Centre d'achèvement et d'essais des propulseurs et engins (CAEPE) de Saint-Médard-en-Jalles où étaient préparés et assemblés les missiles expérimentaux. Mais les boues charriées par la Gironde qui encrassaient les circuits de réfrigérations et les courants très fort lors des marées de vive eau faisaient qu'il n'était pas possible de séjourner à Pauillac dans des conditions de sécurité suffisantes . La mise au tube terminée, le Gymnote rejoignait Lorient où le missile était contrôlé et préparé pour le tir.

Enfin, le 29 mai 1971, se déroula l'opération Onagre, le tir du premier missile M1E par Le Redoutable.

Des anecdotes, il y en a des centaines touchant le sous-marin, la formation des équipages, l'arme nucléaire... Tous les participants eurent la foi. Je ne prétends pas qu'il n'y eut pas de frictions entre nous et avec les autres équipes, mais je pense que tous peuvent se retourner sur ce passé avec le sentiment d'avoir bien travaillé... et, au fond, de s'être fait plaisir.

Que tous ceux qui ont participé à ce programme soient ici remerciés.


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Sommaire

Le Redoutable est équipé dès 1971 de missiles M1, avec lesquels deux tirs ont été effectués les 29 mai et 26 juin 1971.

À la sortie de son premier grand carénage, il est équipé de missiles M2 dont un est tiré le 12 février 1976.

À la sortie de son deuxième grand carénage en 1980, il est équipé de missiles M20, jusqu'à son retrait du service. Trois tirs sont effectués les 11 février 1981, 20 février 1981 et 4 septembre 1986.

Le Redoutable ne sera pas transformé pour recevoir les missiles M4, qui équipent à ce jour tous les SNLE en service.

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